Limpide

La réunion de service hebdomadaire


Aie !

Toutes les semaines dans le service a lieu la réunion hebdomadaire. C'est un rituel immuable depuis 18 ans. A l'heure fatidique, retenti dans le couloir le hurlement fédérateur « RéUNION ! ! ! ». Alors avec un enthousiasme mâtiné de fatalisme chacun prend la direction de la salle attenante au bureau du fond et s'installe autour de la table ovale. Nous attendons le chef qui doit présider à son habitude.

Il arrive sentencieux, l'air grave et ennuyé, portant sur ses épaules tout le poids des immenses responsabilités qui lui incombe. En général nous attendons un peu le retardataire qui égaré quelque part arrive enfin. C'est silence autour de la table. Chacun perdu dans ses pensées ou faisant semblant de l'être. On attend, échangeant des regards vides ou une blague creuse à voix basse. Puis le rituel commence sans libation. Le chef s'ébroue et prend la parole. Sa voix est grave, lourde, pesante. Avec une lenteur calculée, il décline ce qui c'est dit en réunion de direction. Faisant très attention pour trouver ces mots. Surtout utiliser toutes les abréviations, et les termes les plus obscures qui ont été prononcés et qui par leur faconde ont retenu son attention. Il prend bien soin d'émailler l'ensemble de son discours d'une foule de « je dirais que » c'est son toc de langage, il en a plusieurs qui sont vraiment très répétitif et qui poussent parfois à se demander justement ce qu'il peut bien vouloir dire. Dans le genre il utilise aussi pas mal de « si vous voulez» qui n'ont évidemment pas du tout ce sens.

Le monologue se poursuit, ponctué de grands blancs, qui permettent à chacun de perdre le fil. Parfois dans un élan d'inconscience une question fuse du type « c'est quoi ça ? » Soulèvement général de paupières. Tous les regards se tournent sur le chef qui, reconnaissant, s'anime et gratifie d'un « vous devriez le savoir » ou d'une couleur plus imagée du type « il faut allumer la lumière » le malheureux qui a débordé. Chacun en profite d'une petite phrase, ça fait rapidement brouhaha qui se calme vite, le monologue reprend. Sans plus d'explications. Il lui faut au minimum une demi-heure pour en venir à bout. Il ne faudrait surtout pas que ce récit vous donne l'impression que l'on s'ennuie, pas toujours. Parfois nous avons un nouveau, un petit stagiaire ou autre personne qui participe pour la première fois à notre collège. Dans ce cas l'observation attentive et discrète des sentiments, que son visage ne manque pas de refléter en évoluant tout du long, est un vrai plaisir. Nous voyageons suivant ses expressions, de l'attention respectueuse à la plus béate admiration. Le chef a fini. Le silence retombe puis il tourne la tête vers la gauche et les yeux pointés vers son voisin lui intime de commencer son rapport. Alors débute le tour de table.

A ce stade peu de surprises. Comme nous avons déjà tout évoqué en tête-à-tête la veille ou juste avant la réunion, nous savons ce que nous avons à lui dire. La principale question étant : quand va-t-il prendre la mouche et avec qui ? Ce point est toujours en suspens, suspendu au-dessus de la table. Un à un nous énumérons où nous en sommes de notre travail. Puis arrive l'instant fatidique, quelqu'un ouvre la bouche et reçoit une volée de Non ! Non ! Non ! Non ! Lancés pardessus la table en rafales rapides qui éteignent toutes velléités d'explications. Tout le monde se renferme sur lui-même, soulagé de n'être que spectateur, c'est le début de la leçon. Surprit par le déferlement, la victime tente une réplique qui à nouveau rencontre une sentence définitive qui la coupe en plein vol. Le ton est monté d'un coup d'un seul. Les traits cinglants et sans répliques, nul trace de d'ouverture, c'est la guerre. Il convient de se soumettre au plus vite pour ne pas risquer d'être atteint de quelques postillons malencontreusement égarés. Ca vole, les sentences chevauchent les tentatives d'argumentation. Puis tout s'éteint d'un « Vous le faite ! » Définitif et répété jusqu'à extinction complète de tous mots. Un grand silence recouvre le champ de bataille, et nous passons au suivant.

Il ne faudrait pas penser que nous ne l'aimons pas notre chef. C'est faux ! Il est bourrelé de qualités. Déjà il sait parfaitement remettre les gens à leur place et savourer pleinement tous ces instants ou il désarçonne quelqu'un d'une question sans réponse. Dans ces moments sa physionomie s'épanouit et on le sent heureux. Et c'est important de sentir un chef heureux. On ne peut pas non plus lui en vouloir de ne jamais nous encourager. Je ne parle pas de féliciter, la ça serait véritablement abuser, nous ne le méritons pas. Il faut quand même essayer de se mettre à sa place : il doit se faire respecter et ce n'est pas parce que nous faisons de notre mieux ou que nous avons résolu quelques problèmes ou projets épineux qu'il faut baisser sa garde.



   Jp 13 janvier 2006   


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