Accéder

Les huîtres


L'ouverture des huîtres du dimanche, a toujours été un instant privilégié où ma virilité peut s'exprimer sans contraintes, limites, ni arrières pensées. C'est un espèce de rituel barbare qui me convient, que je me suis approprié et que personne ne vient me disputer.

Tout débute d'abord par l'idée. Manger des huîtres. Elle s'impose dès le matin. Un besoin d'iode. Une pulsion primaire ancestrale. C'est dimanche, premier jour de la semaine, symboliquement chargé de repos, de détente et de fête. Commencer par des huîtres, cela veux dire, bon repas, et bonne santé pour la suite. Dés que l'envie et le désir se sont manifestés, il ne reste qu'à partir en chasse. Au bout de la rue, la boulangerie et les deux baguettes chaudes de la journée, puis passage chez le marchand producteur ambulant, (ils sont nombreux sur l'avenue le dimanche) pour choisir deux douzaines bien calibrées de Marennes Oléron. Généralement j'ai droit à treize à la douzaine, ça met toujours de bonne humeur. Retour l'esprit léger et en joie, avec ma poche qui pèse, et mes deux baguettes toutes chaudes. Direct les huîtres dans un des bacs de l'évier et la poche plastique ouverte dans l'autre, en prévision des demi coquilles qui vont suivre. Et d'abord une pause en respect mutuel. Nous nous observons. Je sors mon arme, mon couteau spécial. Je mets un très fin filet d'eau à couler, presque imperceptible, afin de la débarrasser des quelques éclats de nacre qui pourrait résulter d'un assaut un peu raté, et surtout me rincer régulièrement les doigts.

La première est primordiale. C'est d'elle que va dépendre une bonne partie de la bataille qui va suivre. Elle va donner le ton, soit facile et docile, soit le contraire. Je la choisi avec soin, d'une forme bien longue et pleine, pas vicieuse, la plus classique et parfaite possible. Je la prend dans la main droite, la soulève, la pèse, la jauge. Nous nous observons. Elle se raidit dans ma paume, se ferme, se serre, se prépare à résister et à se défendre. Moi aussi, face à face. Je sais les risques de blessures, je sors rarement indemne, sans égratignure, de cet affrontement hebdomadaire. Je la prends fermement, elle se tend, ma lame s'avance. Je titille sa fente, à la recherche de cet endroit, ce point de jointure qui l'émeut tant, qu'elle s'ouvre d'elle-même, me laissant l'investir, vaincue et offerte. Doucement, j'appuie en contrôle pour ne pas forcer et maîtriser mon geste, sans risque de déraper et de me planter si elle esquive. Au mieux s'immiscer légèrement, faire apparaître les lèvres intérieures et sortir un peu d'eau sur toute la longueur (mon dieu comme c'est érotique) en petites bulles voluptueuses. Dans ce cas c'est gagné, juste laisser, en forçant à peine, entrer, faire glisser jusqu'au muscle, le trouver à l'aveugle, trancher, en va et en viens. Pivoter, l'ouvrir toute grande en rabattant la lèvre du haut pour ne rien perdre, ouvrir encore plus, jusqu'à séparer ses faces, jeter la partie supérieure, et admirer. La délicate douceur de ses voiles marins encore palpitant et baignant dans son eau. Passer doucement entre les lèvres, les déployer pour les étendre dans leur écrin de nacre. Précautionneusement la disposer dans l'assiette en équilibre pour qu'elle puisse maintenant se reposer, étale, sur sa couche. Passer à la suivante. Chercher à nouveau le point faible qui va la faire s'ouvrir d'une simple et légère pression.

Parfois je tombe sur une vicieuse qui n'aime pas ça, alors je la garde pour la fin. Si la phase de séduction devient violente, je préfère en avoir déjà ouvert plein avant, car finir ensanglanté, c'est toujours assez pénible. Donc j'enfile d'abord celles qui succombent spontanément. Puis je souffle un peu, je reprends une grosse concentration, avant d'en finir avec les quelques qui résistent. L'exercice est parfois périlleux, je dois insister, au risque de déraper. Elle refuse de se laisser violer. Seule la force saura la faire céder. Elle se défend comme si sa vie en dépendait, c'est d'ailleurs le cas. Je la prends donc en force, car elle le demande, elle l'exige, c'est comme un jeu entre nous. Elle cède finalement à mon assaut, souvent dans des éclats de coquille brisée. D'un coup unique, je profite d'entrer en elle, en puissance, totalement soumise vaincue, en pagaille, moi en victoire, soulagement, toute puissance, et satisfaction existentielle. Je fais le ménage, je la nettoie sous l'eau, pour enlever toutes traces de lutte. Et lui redonner sa beauté naturelle.

Voilà les assiettes sont prêtes en empilage sur plusieurs niveaux, en équilibre avec un demi citron. Personnellement je me coupe aussi une échalote en tout petits morceaux que je laisse baigner dans un peu de vinaigre, il ne restera qu'à ajouter de ce mélange, échalotes vinaigre, dans l'huître au moment de la déguster, à la place du jus de citron.



   Jp 18 juilleti 2006   


Commenter
*(anti-spam) Entrez : sés@me dans la zone email ci-dessus.
Partager

Twitter Facebook Google Plus Linkedin email